Une conversation avec Patricia Cornwell
1 – Dans Havre des Morts, Kay Scarpetta est la narratrice. Quand avez-vous cessé d’avoir recours à cette voix directe et pourquoi avoir décidé d’y revenir ?
La dernière fois que j’ai adopté le point de vue de Scarpetta en tant que voix de narration, c’était pour Dossier Benton, sorti en 2001. Lorsque j’ai entrepris le Havre des morts, l’envie de replonger dans son esprit m’est venue, un peu effrayante au début. Toutefois, j’ai adoré ce processus et je pense que je vais m’y tenir pendant un moment.
2- Existe-t-il une différence lorsque vous écrivez un Scarpetta à la première personne du singulier ? Est-ce plus personnel, plus intime ? Est-ce plus facile ou plus difficile que d’écrire à la troisième personne ?
C’est tout à fait différent d’écrire en me mettant à nouveau dans la peau de Kay Scarpetta. Je dois relater l’histoire en adoptant un point de vue radicalement différent puisque les lecteurs n’apprennent que ce qu’elle sait. Je perds la liberté de me glisser dans la tête des autres personnages. En d’autres termes, Scarpetta doit sentir, deviner ce qui se passe vraiment en eux. En effet, c’est plus personnel, plus intime. A la fois plus facile et plus complexe.
3 – Diverses entités et organisations sont partie intégrante de cette histoire, notamment celle qui donne son titre au roman : le Havre des Morts à la base militaire de Dover dans l’État du Delaware. Qu’est-ce au juste ? Quelle mission remplit ce Havre des morts ? Avez-vous pu y accéder ?
Le Havre des Morts est une morgue qui s’étend sur environ 6500 m2 derrière une des pistes de la base de Dover. Le personnel médico-légal de l’armée y reçoit les soldats tombés au champ de bataille mais également tous les décès qui relèvent de leur juridiction. Je me suis rendue à plusieurs reprises dans cette base, mais pas dans la morgue, d’autant que cela n’était pas nécessaire. J’ai pu recueillir assez d’informations grâce à des documents non-classifiés et à des interviews pour créer ce dont j’avais besoin pour le roman.
4 – Dites-nous en un peu plus sur les recherches nécessaires à l’élaboration de Havre des Morts. Nous savons à quel point vous êtes une femme de terrain dans ce domaine. Quelles autres entités ou institutions vous ont permis de vous forger un regard de l’intérieur ? Qu’avez-vous fait ? A qui avez-vous parlé ? Qu’avez-vous vu ?
J’ai passé du temps avec le Bureau du médecin légiste-expert de l’Armée à Rockville, dans le Maryland. Je me suis également rendue à plusieurs reprises à Walter Reed, à l’Institut d’anatomopathologie de l’armée. J’ai discuté avec les anatomopathologistes qui y travaillent et avec leurs scientifiques et enquêteurs pour comprendre avec précision ce qu’ils faisaient. J’ai aussi un peu travaillé avec le chef de la brigade de déminage du département de police de New York, lors d’expérimentations avec une arme dont je ne peux pas parler pour l’instant. J’ai entrepris beaucoup de recherches au sujet des CT scans et de l’IRM.
5 – Parmi tout ce que vous avez vu, qu’est-ce qui vous a le plus impressionnée ?
C’est sans doute d’avoir côtoyé le personnel militaire. J’ai été sidérée par l’envergure de ces gens qui servent leur pays : médecins, scientifiques, enquêteurs, pilotes… Je pourrais vous donner une interminable liste. Des gens dotés de multiples talents. Tous ceux que j’ai rencontrés ont été d’une aide inappréciable, en plus de faire preuve d’une extrême courtoisie.
6 – L’un de vos grands talents consiste à familiariser vos lecteurs avec les plus récentes et les plus pointues des technologies médico-légales. Dès le début de Havre des Morts, vous plongez vos lecteurs dans les autopsies virtuelles en précisant qu’elles ont été adoptées par l’armée et commencent tout juste à se frayer un chemin dans le monde civil aux États-Unis. Qu’est-ce qu’une autopsie virtuelle et en quoi est-ce différent d’un examen post-mortem classique ?
L’autopsie virtuelle fait appel à un CT scan en 3 dimensions. Cela permet de repérer avec une précision de GPS la localisation de blessures et de corps étrangers dans le cadavre. L’autopsie virtuelle permet à un RadPath, un radiologue anatomopathologiste, de voir ce qui se trouve dans le corps avant même de pratiquer la première incision.
7 – Cette technique se pratique-t-elle dans l’armée actuellement, ou dans la médecine légale civile ?
Oui. La base militaire de Dover pratique des autopsies virtuelles et anatomiques sur tous les défunts qu’elle reçoit. Les médecins et scientifiques qui exercent là-bas ont des années lumière d’avance par rapport à leurs confrères du monde civil. Les autopsies virtuelles sont également réalisées en Australie et en Suisse et devraient bientôt être adoptées à Baltimore.
9 – A un moment, Scarpetta discute de l’affaire avec sa nièce, Lucy. Elle dit « lorsque j’aurai la certitude de savoir ce que je cherche, je pratiquerai l’autopsie ». Lucy lui répond : « Avant, tu réalisais l’autopsie pour savoir dans quelle direction chercher. Maintenant, il ne s’agit plus que d’une confirmation de ce que tu sais déjà, et d’un moyen de récolter des indices ». Selon vous, cet échange n’est-il pas la preuve de l’évolution, au fil des ans, de l’autopsie dans le cadre d’une affaire criminelle, de sa fonction ? Et à quoi attribuez-vous ce changement ?
Si suffisamment d’instituts médico-légaux adoptent les autopsies virtuelles, comme complément de l’autopsie anatomique, les procédures mais également la vision que nous avons des examens post-mortem changera radicalement. Toutefois, une exploration médico-légale classique restera nécessaire, même si elle évolue.
10 – L’une des fascinantes fictions technologiques que vous imaginez dans Havre des morts est M.O.R.T, un robot tactique prototype dont la mission aurait été d’aller chercher les corps des soldats américains tombés sur le champ de bataille. Dans le roman, cette innovation aurait tourné court après avoir été jugée discutable et inhumaine. Savez-vous si l’armée s’intéresse véritablement à un projet voisin à l’heure actuelle ?
Les robots tactiques sont utilisés par l’armée. J’ignore, en revanche, si le retrait de soldats tués en action fait partie de ses projets.
11 – Vous évoquez des possibilités très inquiétantes dans Havre des Morts, notamment un projet de recherche militaire qui échapperait à tout contrôle, qu’on utiliserait à des fins malveillantes en l’expérimentant sur des cobayes humains. Dans votre roman, à la source du problème se trouve le département de la défense. Celui-ci alloue des millions de dollars à des laboratoires privés travaillant sur les nanotechnologies, la robotique et la biologie synthétique, etc. dont les objectifs et la culture ne sont pas nécessairement focalisés sur la sécurité nationale et la discipline mais plutôt sur l’argent et l’ambition. Est-ce un problème réel ou de la fiction ?
Lorsqu’un projet de recherche ultra-classifié possède ce genre d’énorme potentiel, on ne peut pas exclure, a priori, la possibilité que les choses dérapent et tombent entre de mauvaises mains.