Interview avec
Patricia Cornwell,
auteur de
Trompe-l’œil
Q : Votre nouveau roman, Trompe-l’œil, où l'on retrouve Win Garano, l'enquêteur de la police du Massachusetts, et Monique Lamont, sa patronne, est la suite de votre best-seller de 2007 Tolérance zéro. Avec son « héros complexe et charismatique » et une « action sans répit » (Virgin), l’édition française est entrée directement dans les listes des best-sellers de L’Express et Le Point. Que ressent-on face à ce genre de réaction ? Avez-vous été surprise par l'accueil que le public et les critiques ont réservé à ces nouveaux personnages ?
R : Je ne suis pas énormément surprise, pour la bonne raison que ce livre a bénéficié d'un formidable lancement du fait de sa publication par épisodes dans Le Figaro Magazine en France,1 ce qui lui a valu une importante publicité car c'était un retour à la merveilleuse époque de Wilkie Collins et de Charles Dickens, ou même de Harriet Beecher Stowe, dont La case de l'Oncle Tom a d'abord paru sous forme de feuilleton dans un journal abolitionniste. Je pense également que la série "Tolérance zéro" attire un large public car le suspense l'emporte sur la violence pure, et les personnages principaux sont très amusants, et uniques dans ce type de littérature. Par exemple, les lecteurs adorent Nana (une "femme de l'art", en d'autres termes : une gentille sorcière) et Win (notre héros séduisant, mais angoissé), sans oublier Lamont, que tout le monde aime détester.
Q : Ici, un des principaux ressorts dramatiques repose sur la possibilité qu'a le gouvernement, dans ce monde de l'après 11 Septembre, d'examiner en secret nos comptes en banque, nos e-mails, nos dossiers médicaux, nos sites Internet préférés, etc., afin d'enquêter sur de prétendues menaces terroristes. C'est un sujet que vous avez souvent abordé dans vos romans. Croyez-vous que nous serons capables de faire rentrer dans la bouteille le mauvais génie du Patriot Act ?
R : Non, à moins d'avoir un Président expérimenté, très intelligent et large d'esprit, qui a foi en nos libertés civiles, et qui se fiche de ce que révèle notre dossier médical (en supposant que nous ayons une assurance maladie et les moyens d'aller chez le médecin). J’espère que notre nouveau Président sera capable de nous protéger sans mettre en danger les droits et les libertés qui ont poussé nos ancêtres à embarquer sur des coquilles de noix puantes pour fonder Jamestown. Je pense qu'il n'est pas trop tard, toutefois, car ce n'était un génie qu'il fallait remettre dans la bouteille, c'était un George.
Q : Est-ce un défi particulier de faire de Garano un personnage multiracial (Afro-américano-italien)? D'où vous est venue l'idée du personnage de la grand-mère de Win, Nana, qui se décrit elle-même comme "une femme de l'art", avec ses accès de prémonitions et de voyance, qui lance des sorts et des malédictions ?
R : J'aime beaucoup avoir un personnage qui doit affronter un monde qui ne le comprend pas toujours et qui, malheureusement, le catalogue à cause de son physique, ou de son éducation. Quant à Nana, je connais des personnes comme elle, et je me documente. Ces femmes-là sont elles aussi cataloguées injustement. Ce ne sont pas de vilaines sorcières qui volent sur des balais; en vérité, elles ont une très grande spiritualité intemporelle et impartiale. C'est incroyable comme leurs propos sont sensés quand elles sont authentiques.
Q : Quelle est, selon vous, la principale différence entre les romans avec Scarpetta et les histoires qui mettent en scène Garano ? Votre éditeur affirme que Tolérance zéro, et maintenant Trompe-l’œil, ont été écrits dans un style "minimaliste". Recherchez-vous délibérément un style plus concentré, plus dépouillé ?
R : Les romans avec Garano étant de longues nouvelles, plus que des romans, les histoires doivent développer énormément de puissance, tout en étant très compacts comme une Ferrari. Pas de place ni de poids en trop, et en route pour une virée distrayante. Les romans avec Scarpetta sont plus denses ; ils possèdent plusieurs niveaux, et des intrigues secondaires. En outre, ils sont beaucoup plus crus, de scènes de morgue très réalistes, de violence et d'autant de sexe que je peux en mettre sans me faire rougir moi-même. La série Garano étant née dans les journaux, c'est la forme qui détermine le contenu. Nous avons des épisodes d'une longueur déterminée, et il n'y a rien de sacrilège ni de trop cru. Autrement dit, ils ne sont pas interdits aux mineurs. C'est la seule de mes oeuvres de fiction que ma mère pourra lire.
Q : Qu'est-ce que le FRONT ?
R : Un acronyme qui désigne, de manière très vague, des policiers appartenant à de petites unités qui s'unissent pour s'entraider (« Fraternité et ressources, optimisons notre travail »). C'est un mouvement qui existe véritablement dans le nord-est du Massachusetts.
Q : Par le biais d'un nouveau personnage, une femme policier surnommée Stump (Moignon), vous attaquez violemment le système du Massachusetts dans lequel la police d'Etat se charge de toutes les enquêtes sur les meurtres. Vous parlez de "conflit d'intérêts le plus grave dans tous les Etats-Unis." Comment fonctionne, précisément, le système du Massachusetts, et en quoi est-ce un problème ?
A : Il fonctionne très exactement comme je le décris dans le livre. Et je ne l'ai pas attaqué. J'ai simplement dit la vérité. Dans le Massachusetts, la police d'État a la mainmise sur tous les homicides, et ses laboratoires (qui ne sont pas adaptés à leurs besoins, et encore moins à ceux de toutes les polices) effectuent les analyses médicolégales et tout le reste. J'aimerais pouvoir dire le contraire, mais c'est un système très inquiétant ; les forces de police modestes disposent de peu de ressources et elles doivent faire la queue longtemps pour obtenir leurs analyses. Parfois, les résultats arrivent après plusieurs années. Mon but n'est pas de critiquer les polices d'État, soit dit en passant. Elles n'ont pas inventé ce système. D'ailleurs, l’héros, Win, appartient à la police d'État. Et Lamont n'est pas représentative des procureurs du Massachusetts. Je ne connais personne qui lui ressemble, et je m'en réjouis.
Q : Une des intrigues secondaires, mais essentielle, du roman, concerne le vol de cuivre. Une personne dépouille les habitations de leurs tuyaux, de leurs gouttières et de leurs toitures ; il arrache les fils des lignes électriques, il vole du matériel sur les chantiers, il force les camionnettes des télécoms, etc. En quoi est-ce un problème dans la vraie vie ?
R : C'est un problème monstrueux car le prix du cuivre s'envole. Ce que je décris dans le livre est vrai.
Q : Même si vos derniers romans avec Scarpetta ont été écrits comme des histoires indépendantes, autonomes - pour que le public puisse les apprécier sans être obligé de lire les quatorze titres précédents - quand vous vous installez pour écrire, il y a malgré tout une grande part du passé de ce personnage, et de ceux qui l'entourent, qui vient s'asseoir à table avec vous. Éprouvez-vous une excitation particulière, ou un sentiment de liberté, en écrivant cette nouvelle série, avec des personnages qui sont quasiment vierges ?
R : Cette nouvelle série est très amusante, pour de nombreuses raisons. Elle est moins compliquée. J'apprécie Win... et Lamont. Ils sont tout nouveaux, ils ont beaucoup de facettes que je peux explorer. Le format de la longue nouvelle est un défi, mais très distrayant pour moi quand j'écris, et ça me prend moins de temps, ça m'épuise moins qu'un Scarpetta. La série "Tolérance zéro" n'est rien d'autre que cela : une série, ce qui signifie qu'à chaque nouveau roman, je devrai partir des précédents, sans qu'un nouveau lecteur soit incapable de comprendre ce qui se passe.
Q : Un jour, dans une interview, vous avez déclaré : "Je pense avoir en moi plusieurs types d'histoires. Le problème, c'est de trouver le temps de les raconter toutes." Jusqu'à ce jour, dans votre carrière, vous avez écrit de tout, des articles aux manuels techniques, une demi-douzaine de documents, dont une biographie, un livre pour enfant, et même un recueil de recettes provenant de la cuisine de Scarpetta, sans oublier un téléfilm, et trois séries de best-sellers dans le genre policier. Y a-t-il un type de récit auquel vous aimeriez vous attaquer s'il n'y avait pas le problème du temps ?
R : Un petit recueil de poésie qui serait acheté par dix personnes. Ce serait un véritable luxe de faire ce que je faisais enfant : escalader une montagne et m'asseoir sur un rocher, au soleil, totalement seule. Je sortais mon carnet et je notais des images, des métaphores, sans me soucier de l'histoire. Peindre et composer avec des mots. Ça et les bandes dessinées, c'est ainsi que j'ai commencé.
Q : Il y a assurément un peu de vous dans chacun des personnages que vous créez. À quel personnage de Trompe-l’œil vous identifiez-vous ? Lequel est le plus proche de votre tempérament ?
R : Win, pour trois raisons : je partage ses angoisses, je ne me vois pas comme me voient les autres, pour le meilleur ou pour le pire, et j'ai toujours l'impression d'être une personne à part, qui regarde le monde à travers une fenêtre qui me maintient de l'autre côté, avec ce sentiment d'être différente, de ne pas avoir de place. En outre, je partage son indignation devant la cruauté. À part cela, il me dépasse largement.
Q : Ces dernières années vous vous êtes impliquée, en offrant vos connaissances et votre soutien financier, aux côtés des scientifiques qui essayent de résoudre des mystères historiques, dont celui qui entoure la disparition du Hunley, un sous-marin confédéré qui a coulé avec tout son équipage durant la Guerre de Sécession, et l’histoire de la colonie de Jamestown en Virginie. Où pensez-vous que votre passion pour les mystères de l'Histoire va vous mener ?
A : Vers l'esprit humain. Je suis fascinée par les recherches en psychiatrie et dans le secteur des neurosciences, et je pense qu'en enquêtant dans ces domaines, on aide la planète. Tout comportement prend naissance dans le cerveau, qu'il s'agisse de commettre un acte de violence envers soi-même ou les autres, de passer outre les préjugés ou de trouver un traitement contre le sida.
Q : Il y a quelques années, vous avez également mené votre propre enquête sur le célèbre Jack l'Éventreur, en examinant pour la première fois ses crimes à l'aide des techniques médicolégales modernes. Le résultat de cette enquête a été rapporté en détail dans Jack l'Éventreur, Affaire classée : Portrait d'un tueur (2003). Êtes-vous toujours "sur le coup" ?
R : Oui, les recherches continuent, presque quotidiennement. J'ai autour de moi de grands spécialistes qui poursuivent leur travail, qu'il s'agisse de dénicher des documents historiques ou d'effectuer de nouveaux tests scientifiques. J'ignore quel sera le résultat final, ni même quand on le connaîtra. Mais la vérité, c'est que cette affaire ne sera jamais close car la piste est totalement froide. Il y a tant de preuves auxquelles nous n'aurons jamais accès, et les théories ne s'arrêteront jamais, quoi que les gens disent, moi y compris.
Q : Avez-vous l'intention de poursuivre la série Garano, à la manière des romans de Scarpetta ? Et si oui, continuerez-vous à alterner les histoires de Garano et de Scarpetta comme vous le faites depuis 2007 ?
R : J'aimerais bien, si j'en ai le temps. Mais je ne veux pas qu'une histoire de Garano supplante un roman de Scarpetta. Elle est très exigeante et elle aime bien prendre toute la place une fois par an. Garano est suffisamment gentleman pour lui laisser la priorité.
Q : Qu'est-ce qui attend Win Garano, Monique Lamont, Nana, Stump et les autres ?
R : Je vous le dirai quand ils me l'auront dit.
Q : L’année dernière, vous avez accepté un contrat avec Lifetime pour l’adaptation de deux de vos best-sellers de la série Win Garano – Tolérance Zéro et Trompe-l’œil, avec, entre autres, Andie McDowell, Daniel Sunjata, Diahann Carroll. Nous savons que vous vous êtes rendue sur le plateau récemment. Quelle est votre impression jusque-là ?
R : GEANT ! Le public va être transporté lorsqu’il verra ces films ! Les producteurs (Stan Brooks et Jim Head) sont fabuleux, tout comme les scripts et la distribution. Il m’était impossible de refuser une telle opportunité. Chaque facette est parfaite, et ça n’avait jamais été le cas auparavant.
Q : Nous avons cru comprendre que vous faisiez une brève apparition dans ces films tournés par Lifetime. Pouvez-vous nous donner quelques petits indices au sujet de vos débuts d’actrice ?
R : Non, c’est un secret. On m’a offert plusieurs possibilités de petits rôles et j’ai choisi celui que je préférais. Je suis certaine que personne ne devinera. Surtout, ne clignez pas des yeux, vous allez me rater ! On me voit très peu à chaque fois mais j’interprète le même personnage dans les deux films. Ma compagne, Staci, joue également un rôle, mais elle ne révèlera rien non plus !
1 Note d’éditeur : et dans le New York Times aux États-Unis.