Interview de Patricia Cornwell
sur BBC Radio Wales
Je pense que je me différencie beaucoup des autres auteurs de romans policiers en ce que je suis très immergée dans la réalité des enquêtes criminelles, des sciences légales et de la médecine. Je fais énormément de recherches et je suis en relation avec des institutions spécialisées qui existent véritablement comme le John J. College de justice criminelle ou l’Académie de sciences légales ou même des laboratoires. Quoi qu’il en soit, je vis mon implication comme une participation en ce qui concerne les échanges d’idées ou simplement lorsqu’il s’agit de récolter des informations.
Souvenez-vous de la première fois où vous avez pénétré dans une morgue, puisque vous avez commencé par être assistante médico-légale ? Vous avez également été journaliste, reporter spécialisé dans les affaires criminelles. Que vouliez-vous savoir au sujet de l’intimité de ce métier, probablement un des plus confidentiels à l’époque, et même peut-être encore aujourd’hui ?
Oh oui, je m’en souviens très bien. C’était en 1984. Je me suis rendue dans les bureaux du médecin-expert de Richmond. Je me suis installée devant une table et durant deux heures, j’ai discuté avec une anatomopathologiste. Je ne savais rien de ce qu’ils faisaient et à la fin de notre discussion, elle m’a conduite à l’étage inférieur, dans la morgue. Bien sûr, rien n’était en cours à ce moment-là et la salle avait été nettoyée. Je me souviens très bien du sol carrelé, et qu’il y avait de l’acier inoxydable un peu partout. En réalité, il s’agissait juste d’un endroit froid, stérile mais qui exerçait aussi une indiscutable fascination parce que rien ne ressemble à une table d’autopsie. Six mois plus tard, alors que je m’accrochais toujours avec obstination, que je m’incrustais dans leur bibliothèque, que je discutais avec les gens, ils m’ont enfin autorisée à assister à ma première autopsie. Il s’agissait d’une démonstration réalisée au profit de l’Académie de police. Je suis entrée dans la morgue et j’ai heurté un chariot. Quand je me suis retournée, j’ai découvert le cadavre de la femme qui devait être autopsiée. Durant un bref instant, j’ai senti mes jambes se dérober sous moi, parce que je n’ai jamais vu… vous voyez, je n’ai jamais véritablement approché des gens décédés. C’était une femme âgée et j’ai assisté à l’autopsie de bout en bout. Elle était morte de causes naturelles, en dehors d’une surveillance médicale. J’ai pris les choses de façon si adéquate que je me suis surprise moi-même. Je me suis efforcée de rester extrêmement clinique vis-à-vis de ce que le médecin essayait de trouver.
Avez-vous ressenti une sorte d’excitation, que votre destin était là ?
Je crois que le terme « excitation » ne convient pas. Je dirais plutôt une sorte de fascination intense, absolue. En fait, je me suis dit que je me trouvais dans un monde que fort peu de gens avaient l’occasion d’approcher, qu’il s’agissait à la fois d’un privilège, mais également, dans une certaine mesure, d’une épreuve parce que ce n’est pas un monde agréable. S’ajoute à cela, qu’à cette époque, rares étaient ceux qui avaient visité une morgue, et de toute façon, ceux qui s’y trouvaient ne pouvaient plus raconter leurs impressions ! De nos jours c’est devenu très différent : les gens obtiennent sans problème par téléphone un rendez-vous pour assister à des autopsies.
Si j’ai bien compris, vous avez fait tout cela parce que vous souhaitiez vous en inspirer pour écrire des romans ?
Je voulais écrire des romans policiers. J’avais donc été reporter criminelle et, lorsque j’ai décidé de m’essayer à l’écriture, j’ai opté pour une approche qui sorte de la fiction. J’ai donc commencé par faire des recherches puisque je ne savais même pas ce que devenait un cadavre une fois qu’il quittait la scène de crime. Où l’emmène-t-on, qu’est-ce qu’on lui fait ? Je voulais connaître les réponses à toutes ces questions et, encore une fois, à l’époque les auteurs ne s’intéressaient pas dans le détail à ce genre de choses. Ça a toujours été une de mes caractéristiques : j’aime savoir des choses que d’autres ignorent et même aujourd’hui je continue sur cette lancée.
Venons-en maintenant aux atmosphères qui ont toujours été l’un de vos points forts. Vos romans commencent le plus généralement par ce qui se déroule « à l’extérieur » et ces évènements, quels qu’ils soient, semblent toujours avoir un impact sur ce qui se passe dans la tête de votre personnage, Kay Scarpetta.
Je pense qu’il s’agit aussi d’un style grâce auquel j’essaie d’installer une ambiance pour le lecteur, sans que cela devienne artificiel. Ce que je veux dire, c’est qu’on ne peut pas toujours être sombre ou violent : « un violent éclair zèbre le ciel et le méchant sort de derrière le rideau ». Naturellement, vous ne voulez pas tomber dans le gothique ou le mièvre. Tout cela fait partie de la poésie qui se cache derrière la prose. En effet, une humeur, un état émotionnel. Qu’il s’agisse du point de vue de Kay Scarpetta ou de celui d’un des autres personnages, d’une certaine façon, vous utilisez tout cela pour susciter des « émotions » chez le lecteur. Au fond, ce que vous souhaitez, c’est que ce lecteur franchisse la paroi de verre que constitue votre écriture et pénètre dans l’univers où vous voulez qu’il évolue durant un moment.
Traduit par Andrea H. Japp