Interview avec
Marina Lewycka
Q : On a dit que vos romans étaient à la fois des comédies et des satires de la société. Qu’en pensez-vous ?
R : En fait, je n’ai jamais eu en tête d’écrire des comédies, et encore moins des satires, qui représentent pour moi une forme artistique assez cruelle. Non, j’ai toujours envisagé mes livres comme des critiques profondes et lucides de la condition humaine. J’ai été la première surprise quand je me suis mise à recevoir des prix de littérature comique. Mais la condition humaine est pleine d’absurdité, de mesquinerie, de folie, d’inconduite et de comique involontaire et plus je décrivais le monde qui m’entourais, plus je riais en écrivant. Je pense que mes personnages sont dans le fond des figures tragiques qui refusent d’accepter leur destin tragique. Mais c’est le cas de la plupart des gens, non ?
Q : Dans Deux Caravanes, vous décrivez un monde qui semble à la fois réel et irréel pour nous autres « occidentaux ». Vos personnages, de jeunes travailleurs agricoles étrangers, vivent dans des conditions sordides et pourtant, ils sont drôles, pleins de vie. Comment vous est venue l’idée de ces univers si différents qui s’entrecroisent ?
R : Peu après que j’ai fini mon premier roman, quelqu’un m’a glissé un livret dans la main en disant, « Tenez, vous êtes ukrainienne, ça devrait vous intéresser. » Et cette personne avait raison. Le livret s’intitulait « Gone West : Ukrainians at work in Britain today » et il décrivait une émigration très différente de celle qu’avaient entrepris mes parents après la guerre. L’auteur était un syndicaliste qui décrivait le parcours d’Ukrainiens venus essentiellement en Angleterre pour travailler dans le secteur agricole et qui se retrouvaient soumis à des conditions horribles d’exploitation et de mauvais traitements.
En faisant des recherches, je me suis aperçue que le monde rassurant de la consommation repose en fait sur un monde bien plus cruel, où des jeunes gens venus des quatre coins du globe (pour la plupart des jeunes pleins d’espoir et d’illusions) pour voyager et gagner de l’argent, tombent dans le piège d’une réalité bien plus effrayante.
Évidemment, il n’y a pas que des Ukrainiens qui viennent ici. Aujourd’hui, les Britanniques sont tributaires des ouvriers et des employés polonais dans le bâtiment ou la restauration, des étudiants asiatiques qui financent leurs études en faisant de petits boulots (j’ai eu un certain nombre de ces étudiants chinois dans les cours que je donnais à l’université), des médecins et des infirmiers africains dans notre service de santé (y compris dans la maison de retraite où se trouvait mon père quand j’écrivais mon roman), et il y a toujours une frange d’individus louches qui évoluent dans une semi criminalité et s’en prennent à leurs compatriotes – comme nous l’avons appris lors de la noyade tragique de vingt-six Chinois dans la baie de Morecambe en 2004. Ils ont une vie difficile, mais s’ils sont venus ici, ce n’est pas pour souffrir. Ils sont venus ici apprendre l’anglais, vivre une aventure, trouver l’amour, et surtout gagner plus d’argent que chez eux. Et l’humour est pour eux une façon de survivre. Dans Deux Caravanes, je tenais à rendre non seulement la difficulté de leur vie, mais aussi cet humour et ce sens de l’aventure.