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Elena Varvello revient sur l'écriture de Ce qu'il reste

05/07/2018

Son roman est entré dans le top 3 de la liste des best-sellers du Time.

Ce qu'il reste est entré dans le top 3 de la liste des best-sellers du Time (format poche, UK). Pour l'occasion, Elena Varvello est revenu sur sa manière d’écrire et sur l’origine de son roman. Nous sommes ravis de partager avec vous ce court texte de l'auteur.

 

 

"Chaque matin, je m’installe à mon bureau, dans le désordre de la pièce où j’écris. J’allume mon ordinateur et je regarde par la fenêtre quelques minutes – j’observe le ciel, les pins, la maison d’en face. Parfois, j’aperçois la femme qui vit là : elle sort dans son jardin, nourrit ses chiens, balaie devant chez elle, parle au téléphone. Parfois, elle ne fait rien de spécial : elle est juste là, à regarder devant elle, une tasse de café ou un verre d’eau à la main, et je me demande ce qui lui passe par la tête. Dans ces moments-là, le temps semble comme figé. Ça ne dure pas très longtemps : elle finit toujours par se tourner et rentrer chez elle, me laissant seule à mes réflexions.

À quoi pense-t-elle ? Je connais son nom, je sais que son mari l'a quittée il y a des années et qu’elle vit seule avec sa fille depuis. Je connais son métier, la couleur de sa voiture, mais j'ignore – et j’ignorerai toujours – à quoi elle pense, ce dont elle se souvient, ce qui lui manque, ce dont elle a vraiment besoin. Je ne peux que l'observer, et tenter d'imaginer ce qui lui traverse l’esprit, ses souvenirs, ses désirs. Je ne passe pas tout mon temps à songer à elle, bien sûr. Je finis par baisser les yeux et me mettre à écrire. Je l’oublie – ou, plus précisément, je la laisse partir – et elle continue de faire ce qu’elle est en train de faire, ou de penser ce qu’elle pense. Mais curieusement elle fait resurgir en moi quelque chose d’essentiel, intrinsèquement lié à ma vision de l'écriture.

Quelques mois avant sa mort, mon père était assis dans sa chambre, en train de fumer une cigarette. À l'époque, il était en profonde dépression, il se sentait extrêmement triste et las – il avait été diagnostiqué bipolaire et sa vie n’était qu'une terrible succession de hauts et de bas, une spirale infernale d'épisodes maniaco-dépressifs, un schéma se répétant inlassablement. Ce matin-là, je suis entrée dans sa chambre pour vérifier qu’il n’avait besoin de rien. Il m'a regardée longuement avant de dire : « Tu sais ce qui est le plus triste ? Le plus triste, c'est que personne ne racontera jamais mon histoire. » De l'extérieur, il avait l'air d'un homme ordinaire : un père, un mari, un vrai bosseur, comme beaucoup d'autres. Il avait toujours essayé de cacher sa maladie ; ceux qui le connaissaient pensaient que c'était un brave gars, juste un peu bizarre. Il n'avait jamais rien fait de mémorable dans sa vie. Il savait qu'on l'oublierait – du moins, c'était ce qu'il craignait. Ce matin-là, je n'ai pas su quoi répondre. J'ai simplement haussé les épaules et tourné les talons. Après sa mort, ses mots me sont revenus. J'ai pris soudain conscience qu'il parlait de son histoire sur un plan plus intime, plus profond. Il n'était pas inquiet de ce qu’il avait pu réaliser ou de ses échecs, il parlait de lui en tant qu’être humain avec une vie intérieure unique, une compilation de souvenirs, de peurs, de désirs et de pensées.

C'est à partir de là que j'ai commencé à écrire Ce qu'il reste, l'histoire d'un jeune garçon, Elia, et de son étrange et un peu dérangé père adoré, Ettore, à l'été 1978. L’histoire du dangereux comportement d'Ettore cette nuit d’août, pendant que son fils et sa femme Marta l'attendent, inquiets, à la maison. J’ai compris que j’étais en train d’écrire ma version de l'histoire de mon père – de notre histoire – de la seule manière possible : en l’imaginant. Par mes mots, je voulais essayer de mettre mon père dans la lumière, de fouiller ses secrets les plus profonds et de saisir, autant que possible, le sens de sa lutte interne d'homme face à ses démons. Évidemment, Ettore n'est pas mon père.

Ce qu'il reste est roman, pas des mémoires. Je suis une auteure de fiction ; j’ai toujours voulu l’être. Je crois que l’on peut dire ce que nous ne comprendrions pas autrement. Federico Fellini disait : « On ne sait rien, mais on peut tout imaginer. » Je n'ai pas de théories sur l'écriture : il y a trop de questions et peu de réponses. La plupart du temps, je ne sais moi-même pas exactement ce que je fais. Comme dirait Karen Blixen : « Écrire chaque jour, sans espoir, sans désespoir » – bien que dans mon cas, ce soit parfois avec désespoir.

Tout ce que je sais, c'est que j'écris – et, au fond, ça a toujours été le cas – pour la femme qui vit en face, même si elle ne le saura jamais. J'écris pour elle – pour quelqu'un comme elle –, mais j'écris aussi grâce à elle. Je me sens concernée par ses pensées, ses secrets, ses sentiments, sa vie intime. On ne se connaît pas assez pour échanger : quand on se croise, on se dit juste bonjour et on se sourit. Mais quand je la vois dans son jardin, nourrir son chien, parler au téléphone ou regarder dans le vide, les mots de mon père me reviennent à l'esprit – « Personne ne racontera jamais mon histoire » – et je le remercie d’avoir prononcé ces paroles qui ont changé ma vie. « À quoi pense-t-elle ? » À quoi pensons-nous, seuls dans nos chambres, dans nos jardins, dans nos voitures, dans quelque salle d'attente ? Quel genre de secrets cachons-nous ? Comment voyons-nous le monde ? Que cherchons-nous ? De quoi avons-nous vraiment besoin ? Je ne peux qu’utiliser mon imagination.

En tant qu’auteure de fiction – et que lectrice, aussi –, je le fais tous les jours. Je n'ai pas de réponse, mais je peux raconter l'histoire d’une femme dans son jardin. Et je peux aussi raconter l'histoire d'un homme désespérément triste, assis sur son lit, fumant une cigarette, confiant quelque chose de très important à sa fille avant qu’elle ne s'en aille. Avant qu’il ne s’en aille."

Elena Varvello

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