Interview :

Question: D’après ce que rapporte la presse, vous avez mis dix-sept ans à écrire La Mère des chagrins. Pouvez-vous nous parler de cette période et nous dire pourquoi elle a été si longue.

Réponse: Comme le dit un personnage d’un roman de Grace Paley, «il s’écoule un long moment chez moi entre savoir et dire». Naturellement, ce n’est pas la seule raison pour laquelle il m’a fallu tant de temps. Dans les ateliers d’écriture où j’enseigne, je demande parfois à mes étudiants, afin de les encourager à traiter des sujets qui leur paraissent difficiles: «Quelle est l’histoire personnelle que vous avez le plus de mal à raconter?» Et c’est la question que je n’ai cessé de me poser pendant que j’écrivais La Mère des chagrins. Résultat, il m’a souvent fallu du temps pour organiser mes matériaux sur un plan qui n’était pas seulement structurel, mais profondément personnel. La première fois que j’ai montré à mon éditeur ce qui constituait un premier jet de ce livre – en réalité un enchevêtrement de scènes, avec quelques points saillants ici ou là –, il était beaucoup plus long que la version actuelle. Il m’a fallu très longtemps pour reconnaître qu’il s’agissait avant tout d’une histoire d’amour difficile entre une mère et son fils.

Je dois ajouter que pendant que j’écrivais La Mère des chagrins, je fus interrompu à plusieurs reprises par ce que j’appellerais la vie elle-même. En mai 1996, par exemple, j’ai subi une transplantation du foie, après avoir attendu treize mois l’organe d’un donneur. De tels moments ne sont certes pas propices à l’écriture. Pendant longtemps, je me suis occupé à mourir, et ensuite je me suis occupé à ressusciter.

Q. Vous décrivez La Mère des chagrins comme un livre «profondément personnel». Quel en est le vrai sujet d’après vous?

R. Pour moi, c’est un livre sur l’expérience de la perte, et le sentiment d’être un survivant, au moins temporairement. Le ciment du livre est là, avec au commencement la mort du père, quand le narrateur a onze ans, puis la progression vers le présent, avec d’autres disparitions à venir.

Q. D’une certaine manière, on pourrait dire que La Mère des chagrins est autant le récit d’une relation entre deux frères qu’une «histoire d’amour difficile entre une mère et son fils». Laquelle de ces deux histoires tient la première place?

R. Sans aucun doute, c’est l’histoire de la mère et de son fils – le plus jeune, qui l’imagine avec adoration comme «Notre Mère des dernières séances de cinéma et des cigarettes», «Notre mère des soupirs et des peines de cœur», «Notre Mère des brusques colères», «Notre Mère des excuses». Je savais que j’écrirais cette histoire si je parvenais à affronter le genre de relation que j’avais eue avec ma mère. En réalité, j’ai d’abord rédigé Les Vêtements de ma mère, l’école de la beauté et de la honte, la première nouvelle que j’aie publiée, et qui a paru dans The Atlantic Monthly. Ce n’est qu’en approchant de la fin, pendant l’écriture de Mon frère dans le sous-sol, que je me suis rendu compte qu’il s’agissait aussi de l’histoire de deux frères – Caïn et Abel, c’est ainsi qu’elle m’est apparue – peut-être parce que je n’avais jamais pu auparavant écrire sur mon propre frère, qui est mort, subitement, à un peu plus de trente ans.

Q. Jusqu’à quel point La Mère des chagrins est-il autobiographique?

R. Comme le narrateur, j’ai grandi à Silver Spring, dans le Maryland, dans un lotissement construit après guerre, composé de maisons de brique identiques avec des baies vitrées, chacune enclose dans sa petite parcelle. Mon père, comme celui du narrateur, est mort quand j’avais onze ans. Et comme le narrateur, j’ai grandi avec une mère qui exerçait une véritable fascination, du moins sur moi, et dont la vie intérieure compliquée me semblait bien plus réelle que la mienne. Mais La Mère des chagrins n’est pas la réalité – c’est plutôt un hommage à la réalité. Bien que l’origine du livre soit autobiographique, c’est en fin de compte une œuvre de fiction, qui découle de l’interaction complexe de la mémoire et de l’imagination, du factuel et de l’imaginaire. Je dirais donc que je me suis parfois inspiré de la vie, mais que j’ai aussi omis certains éléments et en ai imaginé d’autres.

Q. Considérez-vous que La Mère des chagrins est un roman, comme le disent certains, ou une suite de nouvelles entrelacées?

R. Je n’ai pas de réponse définitive à cette question. Je sais que beaucoup de ceux qui ont lu La Mère des chagrins le tiennent indiscutablement pour un roman – et avec raison, étant donné que le livre n’a qu’un unique narrateur et englobe trois décennies de la vie d’une famille américaine. Et il m’arrive aussi de le considérer comme un roman, bien que je le voie plutôt comme dix histoires qui s’emmêlent et se complètent, telle une mosaïque, et qui constituent un récit plus vaste doté de la dimension et, je l’espère, de la force d’un roman. En tout cas, c’est ainsi que je l’ai écrit, morceau par morceau. En fin de compte, il me semble qu’un lecteur peut le percevoir de la façon qui lui plaît. L’important pour moi n’est pas qu’il soit lu comme un roman ou des nouvelles entrelacées, mais que le lecteur y découvre que ces histoires individuelles se répondent l’une à l’autre et acquièrent de la force à mesure qu’elles progressent, révélant des détails de la vie des personnages qui n’apparaissent qu’en les suivant au fil du temps. Pour moi, la question cruciale – du moins au cours de mon travail – était de savoir si ce livre serait une œuvre de fiction ou un livre de mémoires. Il se lit parfois comme des mémoires, parce que la façon dont le narrateur examine sa vie rétrospectivement a, me semble-t-il, le ton d’une confession.

Q. Comment décririez-vous la structure de l’ouvrage, étant donné qu’il n’obéit pas seulement à un ordre strictement chronologique?

R. C’est un livre sur des existences qui ne sont pas seulement vécues, mais qui continuent à vivre dans le souvenir – pour cette raison, je n’ai pas voulu adopter une chronologie stricte. Après tout, la mémoire n’est pas vraiment chronologique. Plutôt que de raconter simplement une histoire d’un seul trait, j’ai voulu examiner de près certains événements marquants dans la vie d’une famille – ceux qui ont suivi de quelques années la mort soudaine du père, pour être plus précis – puis explorer les séquelles douloureuses qui ont continué à se développer pendant presque trente ans. Avant de me tourner vers la fiction, je dois dire, je n’ai publié que de la poésie pendant plusieurs années, et, comme tout auteur dont la formation est celle d’un poète, je n’ai cessé de vouloir rassembler des fragments afin de constituer un ensemble plus vaste. Pour moi, l’écriture est un lent processus de distil­lation.

Q. Quelle est votre réaction lorsque votre livre se retrouve placé dans le rayon de littérature gay d’une librairie? Vous considérez-vous comme un «écrivain gay» ?

R. Naturellement l’existence d’un rayon intitulé «littérature gay et lesbienne» aide certains lecteurs à trouver les livres qu’ils recherchent; mais je crains aussi qu’elle n’empêche d’autres lecteurs – ceux qui lisent des romans de littérature générale, par exemple – de découvrir des livres qui pourraient éveiller des résonances en eux et leur plaire. Il me serait insupportable que certains écrivains que j’aime par-dessus tout – comme Whitman et Proust, par exemple, sans oublier Tennessee Williams et Mishima – soient relégués à jamais dans un recoin marqué «littérature gay et lesbienne», comme si leurs œuvres ne présentaient qu’un intérêt limité. En ce qui me concerne, je suis un auteur de fiction littéraire, et par conséquent j’imagine que mes œuvres ont leur place sur les rayons qui accueillent les autres auteurs de fiction littéraire, qu’ils soient hétérosexuels comme Tobias Wolff, Alice McDermott ou Marilynne Robinson, ou gays, comme Michael Cunningham ou Alan Hollinghurst. Qu’ils soient gays ou hétéros, mes personnages vivent dans des mondes normaux peuplés de toutes sortes de gens, comme nous tous. Il est certain qu’être homosexuel a influencé mon existence et mon travail; mais comme l’a influencée mon amour profond pour les œuvres d’Eugene O’Neill, par exemple, et celles de Tillie Olsen et de Joan Didion. En réalité, je pense parfois que La Mère des chagrins est ma version personnelle de Long Voyage du jour à la nuit – bien que le livre se déroule dans un lotissement, avec deux frères coiffés de casquettes de ragondin. Mais soyons sérieux: dans une large mesure, je trouve l’expression «écrivain gay» réductrice. Je ne dis pas cela avec un sentiment de honte, mais plutôt avec un profond respect de la très grande complexité de la race humaine et de l’immense interdépendance des hommes. N’est-ce pas un aspect du vaste projet de la littérature que d’imaginer nos existences et celles des autres aussi pleinement et totalement que nous le pouvons?


Fermer cette fenêtre